top of page

Jean-Pierre Siméon

Photo du rédacteur: Manu
Manu
28 sept.
4 min de lecture

Jean-Pierre Siméon, La poésie sauvera le monde, Le Passeur, 2015 (éd. 2024), p.


30-32

La poésie relève d’abord d’un principe premier et fondateur d’incertitude. Elle est donc d’abord un scepticisme, je veux dire une quête de l’ouvert qui récuse l’immobilisation tant dans le pessimisme arrêté que dans l’optimisme béat. Elle naît du pressentiment que toute vue des choses, toute nomination, tout concept, toute définition, pour indispensables qu’ils soient, tendent à clore le réel et à en limiter la compréhension. Là où l’histoire humaine, par nécessité, organise, classe, catégorise, fixe et ordonne, elle récuse la segmentation et l’immobilisation du sens. Tout poème est un démenti à la donnée immédiate et objective puisqu’il se donne pour fonction de rendre sensible, donc perceptible, ce que l’évidence obnubile.

Le poète ne s’en laisse pas conter, il est un curieux opiniâtre qui cherche en toute chose sa profondeur de champ. En cela, oui, il est comme l’enfant, ce questionneur inlassable, qui, disait Nietzsche, en sait plus que le savant puisqu’il n’est pas encore asservi à l’astreinte d’un savoir qui, en toutes choses, fixe une signification consensuelle certes indispensable mais qui manque ce que, pour être consensuelle, cette signification abandonne. Par exemple, la couleur, la saveur, la valeur d’expérience d’un objet ou d’un fait (un caillou, un baiser, une colère, une soif, une mort), comme ils sont éprouvés dans la vie, indéterminables et imprévisibles, aussi innombrables qu’il y a d’hommes sur la terre et d’instants de vie de ces hommes.  

Disons : la poésie illimite le réel, elle rend justice à sa profondeur insolvable, à la prolifération infinie des sens qu’il recèle. Inquiétant ? Oui. La poésie est inquiétante, elle récuse par principe la quiétude du sens, elle est même d’avantage : une leçon d’inquiétude. Or cette inquiétude est une sauvegarde puisqu’elle objecte à toute pensée arrêtée, à l’insolence des certitudes, au figement des dogmes, aux absolutismes et fanatismes subséquents. Elle est donc le gage d’une liberté insolvable, de cette « liberté libre » que nommait Rimbaud qui revendique une autonomie sans compromis de la conscience face aux décrets de toutes sortes qui enjoignent des chemins d’existence. On comprend que dans un temps plus obsédé que jamais de prise et de maîtrise, d’ordre et de sécurité, toutes choses qui ne s’obtiennent qu’en réprimant justement la part d’inconnu, d’imprévisible, d’indécidable que porte immanquablement le réel, la poésie soit tenue pour intempestive.

 

34-35

C’est donc le premier et paradoxal travail de la poésie de réfuter, par la langue, toute clôture du sens que la langue opère en dénommant pour identifier. « Là où la montagne dépasse du mot qui la désigne se trouve un poète », disait Odysseus Elytis. Magnifique raccourci, qui signifie clairement la tâche que se donnent avec constance les poètes dans la communauté humaine, et qui consiste à subvertir la langue commune, à la charger d’intensité en portant à incandescence ses composants ou à l’inverse en la dénudant à l’extrême, pour qu’elle livre enfin autre chose que le compte-rendu tautologique des évidences, pour que nous soyons vengés de son impuissance native à dire l’épaisseur et la complexité de l’expérience, les infinies nuances du réel et des relations que nous entretenons avec lui.

 

61

 De quoi détourne-t-on le regard ? Comme toujours, de ce qui dérange, de ce qu’on ne peut pas voir, de ce qu’on ne doit pas voir (les motivations sont nombreuses) : le réel tel qu’il est, et tel que le livre la poésie justement, complexe, contradictoire, incertain, en mouvement, bref, polysémique.

 

65-66

Un poème exige, c’est un sine qua non, une activité multiple et constante du lecteur puisque la seule valeur du poème est le fruit de cette activité. Elle consiste à investir une polysémie inépuisable dont les significations apparentes ne sont que le seuil. Cette polysémie est infinie puisque chaque lecteur l’augmente des valeurs de sa propre existence, voire de son humeur et de ses attentes du moment. La juste lecture du poème est donc lente, laborieuse et par bonheur inefficace puisque toujours partielle et à recommencer. Il ne saurait y avoir de bonne stratégie de lecture du poème a priori puisqu’elle met toujours en présence deux variables illimitées : un individu singulier et un texte sans prototype (tout poème est une occurrence atypique).

 

94

Rappelons-nous ce paradoxe magnifiquement formulé par Giorgio Agamben : « Celui qui appartient vraiment à son temps, le vrai contemporain, est celui qui ne coïncide pas parfaitement avec lui, n’adhère pas à ses prétentions, et se définit, en ce sens, comme inactuel. »

 

 

Jean-Pierre Siméon, Un non pour un oui, Gallimard, 2026

 

1

Je vivais comme vous dans ce monde contraire à lui-même, je veux dire se contrariant sans cesse, et j’étais comme vous effaré de ses enthousiasmes brutaux, toujours tombant dans leur propre vide. Mais j’ai refusé l’envoûtement. J’ai regardé haut. Et je vous retrouve ainsi, vous qui tenez la lampe, compagne et compagnons des non de roc et du oui primordial.


21

Accueillir pour ne rien perdre de ce qui n’aurait pas dû venir.



44

Vous me sommez de donner une raison d’espérer, et je vous réponds que votre demande est la première raison d’espérer.



92

Rien n’est plus naturel que le recommencement du monde à chaque instant. On croit continuer mais il y a dans le même la vie qui s’en défait come d’une peau.



93

Parler de la tendresse humaine ou de la légèreté de l’ombre dans un jardin d’été, quand la cruauté a toutes les apparences pour elle, est indécent et indispensable.



96

Il nous faut inventer un hors-monde dans le monde, un pli dans le réel coutumier, où l’élan et le désir non dictés feraient loi, épicentre d’un séisme qui met à bas les murailles.



105

Il s’agit de cultiver le contresens : le chant d’oiseau qui déchire la nuit.



Commentaires


© Coagulation Emmanuel SIMIER 2018

bottom of page