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Albert Jacquard

Albert Jacquard, Petite philosophie à l’usage de non-philosophes, Le livre de poche, 1997.

Les questions sont d’Huguette Planès, professeur de philosophie.

Vérité

« S’il y avait une seule vérité,

on ne pourrait pas faire cent toiles

sur le même thème. »

Pablo Picasso

[…]

Quels sont les « obstacles » à la conquête de la vérité ? L’opinion ? Le manque de connaissances ? La superstition , les croyances ?

Le premier obstacle est l’idée préconçue. Nous ne savons souvent voir que ce que nous sommes prêts à voir. La qualité essentielle du chercheur est son aptitude à admettre qu’il s’est fourvoyé.

Ces idées préconçues sont d’autant plus néfastes qu’elles sont inconscientes ; elles font parties de la collection d’évidences que nous n’avons pas remises en cause. En ce sens, l’ « opinion » est effectivement un obstacle ; elle est un bouquet de « vérités premières », c'est-à-dire d’affirmations acceptées sans critique. Qui a écrit : « Il pleut des vérités premières, ouvrons nos rouges tabliers » ?

En tout cas, ceux qui prétendent détenir la vérité sont ceux qui ont abandonné la poursuite du chemin vers elle. La vérité ne se possède pas, elle se cherche. Heureusement. Le bonheur n’est pas de boire à la source, mais de s’approcher de la source.

Les religions sont un obstacle sur ce chemin dans la mesure où elles se réfèrent à une parole révélée. Le concept de révélation conduit droit à l’intégrisme dont nous voyons les ravages.

Dans le domaine moral, la révélation de la vérité est-elle un devoir ?

L’important n’est pas que mon discours soit vrai, mais qu’il soit sincère. La construction des personnes et des sociétés utilise comme matériau principal les échanges que les individus savent faire vivre. Si ces échanges sont fondés sur la duplicité, le désir de domination, la compétition, le résultat ne peut être qu’une catastrophe pour tous. Oublions le mot « vérité », privilégions le mot « authenticité ».

Toute vérité est-elle bonne à dire ?

Toute vérité doit être dite, mais dans des conditions telles qu’elle puisse être entendue. Dire la vérité à celui qui, du fait de son ignorance ou de ses présupposés, ne pourra comprendre aboutit à transmettre une contre-vérité.

En fait, il faudrait affirmer : toute vérité doit être transmise. Ce qui implique parfois d’en différer la proclamation, jusqu’à ce que l’interlocuteur soit en mesure de l’entendre.

La vérité donne-t-elle un sens à la vie ?

Ce qui donne un sens à la vie est la cause que l’on s’efforce de défendre, le chemin que l’on tente de défricher. L’exigence de rigueur fait partie des attitudes qui valorises ce cheminement.

Yin et yang

« L’homme n’est peut-être

que le monstre de la femme,

ou la femme, le monstre

de l’homme. »

Denis Diderot

Ce schéma apparu en Chine trois siècles au moins avant Jésus-Christ a popularisé en Occident la pensée bouddhiste. Que vous suggère-t-il ?

Avant tout il met en évidence l’impossibilité de traduire par des mots les réalités qu’évoque un dessin. La désignation même de ce diagramme par l’expression « yin et yang » suggère une rupture, une opposition entre ce qui serait yin et ce qui serait yang. Les commentaires qui généralement l’accompagnent insistent sur cette distinction ; le yang, représenté par la zone en noir, est lié au ciel, au sexe mâle, aux montagnes, aux nombres impairs ; le yin, représenté par la zone blanche (ou colorée), est lié à la terre, au sexe féminin, aux vallées, aux nombres pairs. Cette description donne l’impression d’un antagonisme entre deux parties de l’univers, le développement de l’une entraînant le recul de l’autre.

Le dessin, à la différence de ce qu’exprime le discours, montre l’interdépendance, mais surtout la solidarité des contraires ; ils ne trouvent chacun existence que par l’existence de l’autre. Le yang peut être défini comme ce qui n’est pas yin, et réciproquement. Les deux petits cercles, noir au cœur du blanc, blanc au cœur du noir, manifestent la présence de l’opposé à l’intérieur de chacun des contraires. Ainsi, l’amour et la haine ne peuvent être conçus l’un sans l’autre, ni même être vécu sans que chacun ne soit présent dans le cheminement de l’autre.

Nous ne sommes pas face à des réalités indépendantes ; nous sommes en présence de deux représentations du même objet, nous adoptons deux points de vue sur une même entité qui se complètent l’un et l’autre. Aussi certains scientifiques, tel Fritjof Capra, font-ils le lien entre la pensée bouddhiste et la description de la réalité subatomique proposée par la physique quantique : les particules, tout en étant une seule réalité, se manifestent selon le schéma expérimental mis en place pour observer leur comportement, aussi bien que des grains de matière que des ondes. (1) De même, en physique relativiste, l’espace et le temps, qui avaient été conçus comme deux repères distincts où situer les évènements, ne sont plus que deux composants interdépendants d’une entité globale, l’espace-temps.

[…]

(1) Sur le sujet de la physique quantique, pour aller plus loin, ou pas sur ce même site, voir l'article "Physique quantique".


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