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Fernando Pessoa

Fernando Pessoa, Le Gardeur de Troupeaux, nrf Poésie Gallimard.


P.34 : Alvaro de Campo parlant d’Alberto Caeiro (Fernando Pessoa) : « (…) Mais parmi tant de phrases qu’il a écrites et qui sont imprimées, entre toutes celles qu’il m’a dites – que je les rapporte ou non – celle qui résume avec la plus grande simplicité est celle qu’il me dit une fois à Lisbonne. On parlait de je ne sais quoi qui portait sur les relations de chacun avec soi-même. Et je demandai tout à trac à mon maître Caeiro : « Est-ce que vous êtes content de vous ? » Et lui de répondre « Non : je suis content. ». C’était comme la voix de la terre, qui est tout et personne.



P.69 :XX (extrait)

Le Tage est plus beau que la rivière qui traverse mon village,

mais le Tage n’est pas plus beau que la rivière qui traverse mon village,

parce que le Tage n’est pas la rivière qui traverse mon village.



P.71 : XXI

Si je pouvais croquer la terre entière

et lui trouver un goût,

j’en serais plus heureux un instant…

Mais ce n’est pas toujours que je veux être heureux.

Il faut être malheureux de temps à autre

afin de pouvoir être naturel…


D’ailleurs il ne fait pas tous les jours soleil,

et la pluie, si elle vient à manquer très fort, on l’appelle.

C’est pourquoi je prends le malheur avec le bonheur,

naturellement, en homme qui ne s’étonne pas

qu’il y ait des montagnes et des plaines

avec de l’herbe et des rochers.


Ce qu’il faut, c’est qu’on soit naturel et calme

dans le bonheur comme dans le malheur, c’est sentir comme on regarde,

penser comme l’on marche,

et, à l’article de la mort, se souvenir que le jour meurt,

que le couchant est beau, et belle la nuit qui demeure…

Puisqu’il en est ainsi, ainsi soit-il…



P.77 : XXVII

Seule la nature est divine, et elle n’est pas divine…


Si je parle d’elle comme d’un être,

c’est que pour parler d’elle j’ai besoin de recourir au langage des hommes

qui donne aux choses la personnalité

et aux choses impose un nom.


Mais les choses sont privées de nom et de personnalité :

elles existent, et le ciel est grand et la terre vaste,

et notre cœur de la dimension d’un poing fermé…


Béni sois-je pour tout ce que je sais.

Je me réjouis de tout cela en homme qui sait que le soleil existe.



P.80 : XXIX

Je ne suis pas toujours le même dans mes paroles et dans mes écrits

je change, mais je ne change guère.

La couleur des fleurs n’est pas la même au soleil

que lorsqu’un nuage passe

ou que la nuit descend

et que les fleurs sont couleur d’ombre.


Mais qui regarde bien voit bien que ce sont les mêmes fleurs.

Aussi, lorsque j’ai l’air de ne pas être d’accord avec moi-même,

que l’on m’observe bien :

si j’étais tourné vers la droite,

je me suis maintenant tourné vers la gauche,

mais je suis toujours moi, debout sur les mêmes pieds –

le même toujours, grâce au ciel et à la terre,

à mes yeux et à mes oreilles attentifs

et à ma claire simplicité d’âme…


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