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Texte N!i

[Texte N!i : écrit par personne et par plusieurs auteurs. Ces derniers ont écrits des phrases qui on été sorties de leur contexte et en les rassemblant, j'ai composé ce texte chimère.]



Le grand des tourments


Une idée ne vient pas de nulle part.1 Deux ou trois choses que j’ai apprises d’elle, la prudence de l’accroche voudrait dire la richesse d’une œuvre protéiforme, ouverte, foisonnante, difficile.2 Qui peut donc réussir cette dialectique ?3 Je sens que les phrases suivantes ne seront pas moins ardues.4 Je cherche dans des livres, dans la mémoire des êtres silencieux, comment continuer, malgré tout. Avec des mains froides qui savent réchauffer. Avec des mots terribles qui savent se coucher pour veiller sur un sommeil où les rêves font ce qu’ils veulent de la beauté.

Continuer malgré tout : 5


Toutes les conditions de la révolution sont réunies, la révolution est inéluctable.6 Ce que cela exige de nous est assez vertigineux. 7

IL FAUT entrer en soi-même armé jusqu’aux dents. Faire en soi le tour du "propriétaire". État d’un être qui en a fini avec les mots. Abstraits, – qui a rompu avec eux. Créer une sorte d’angoisse pour la résoudre.8 Un domaine de l’esprit humain où jamais encore on n’a pénétré en volontaire : les hommes n’y entrent qu’à leur corps défendant. Et c’est précisément le domaine de la tragédie. Celui qui s’y est introduit se met à penser, à sentir, à désirer différemment des autres. 9 L’homme a besoin de ce qu’il y a de pire en lui s’il veut parvenir à ce qu’il a de meilleur. 10

Le vécu de quelqu’un égale ce qu’il a, plus ce qu’il veut par-dessus tout, moins ce qu’il est vraiment prêt à sacrifier pour ça.11 À l’heure où les lumières s’éteignent, les ombres s’organisent.12 Seule une rébellion de chaque instant, contre nous-mêmes et en nous-mêmes, permettra, action après action, pensée après pensée, à de nouvelles voies de nous apparaître.13 Un lac aux intensités graves. Un bruissement imperceptible. Ce qui, sans prévenir, s’amoncèle.14 Ce qui se passe dans les fontaines profondes s’y passe avec lenteur : il faut qu’elles attendent longtemps pour savoir ce qui est tombé dans leur profondeur.15 Un homme prudent qui a bâti sa maison sur le roc. La pluie est tombée, les torrents sont venus, les vents ont soufflé et se sont jetés contre cette maison : elle n'est point tombée, parce qu'elle était fondée sur le roc.16


Le blasphème n’est pas l’apostasie. L’ironie est une histoire de contradictions qui ne se résolvent pas dans de grands "touts", même dialectiquement. L’ironie est une histoire de tension produite lorsque l’on veut faire tenir ensemble des choses incompatibles parce que deux d’entre elles, ou toutes, sont vraies et nécessaires. Une histoire d’humour, une façon de jouer sérieusement. Une stratégie rhétorique, une méthode politique que j’aimerais voir plus souvent à l’honneur. 17 Tchekhov, Musset, Jésus Christ, Dostoïevski. On ne peut rien comprendre en ce monde. Qu'est-ce que la vie ? Qu'est-ce qu'une carotte ? Une carotte est une carotte et on ne sait rien d'autre.18

« La vie a un sens que les grandes personnes détiennent » est le mensonge universel auquel tout le monde est obligé de croire. Quand, à l’âge adulte, on comprend que c’est faux, il est trop tard. Le mystère reste intact mais toute l’énergie disponible a depuis longtemps été gaspillée en activités stupides. Il ne reste plus qu’à s’anesthésier comme on peut en tentant de se masquer le fait qu’on ne trouve aucun sens à sa vie.19

L’homme, à son insu, compose sa vie d’après les lois de la beauté jusque dans les instants du plus profond désespoir.20 Tu t’en repais sans en avoir l’air, tu prononces, indistinctement, des mots de haine et des mots d’amour. Ton émotion est calculée, tes paroles sont incisives, ton souffle devient baroque, l’urgence libère son cri.

Tu es, enchanteur pourrissant, celui qui me fait douter du bien et du mal, des incandescences et des balbutiements.21 La pureté n’est jamais si pure que lorsqu’elle fleurit au milieu de l’impur. La vie n’est jamais si forte que lorsqu’elle est contrariée par un côté, empêchée dans une de ses voies : elle file limpide, par l’issue qui lui reste.22 On peut avec raison reprocher à l’homme d’être aveugle à ces hasards et de priver ainsi la vie de sa dimension de beauté.23

Les gens croient poursuivre les étoiles et ils finissent comme des poissons rouges dans un bocal.24 Les prisonniers rêvent à la liberté mais ceux qui l’ont n’ont qu’un grand désarroi, ils reviennent frapper à la porte des prisons.25 Alors ils glissent peu à peu au fond de labyrinthes insondables et, tapis, attendent des jours meilleurs.26 Avec le temps tout s’évanouit…27

Mais28 tant d’hommes devenus fous.29 Le temps d’apprendre à vivre il est déjà trop tard.30 L’ombre des habitudes qu’on a planté en nous quand nous avions vingt ans…31 Je me demande s’il ne serait pas plus simple d’enseigner dès le départ aux enfants que la vie est absurde. Cela ôterait quelques bons moments à l’enfance mais ça ferait gagner un temps considérable à l’adulte – sans compter qu’on s’épargnerait au moins un traumatisme, celui du bocal.32

Si tu réalises que la vie n'est pas là, que le matin tu te lèves sans savoir où tu vas : résiste, prouve que tu existes, cherche ton bonheur partout, va, refuse ce monde égoïste.33 Riche de dépossession, n’avoir que sa vérité, posséder toutes les richesses.34 Tout problème doit être mené jusque-là.35

Mais,36 parfois vivement éclairé par quelque circonstance futile et emporté par le ressentiment qu’elle provoque, je me vois tout d’un coup pris au piège, immobilisé dans une situation (un site) impossible : il n’y a que deux issues (ou bien…ou bien…).37 Il est impossible de revenir en arrière. Les vaisseaux sont brûlés, la voie du retour est interdite, il faut aller de l’avant, vers un avenir inconnu et toujours terrible.38 La panique nauséeuse du grimpeur en varappe libre. La nausée, la terreur. Impossible de continuer à monter, impossible de redescendre, impossible de rester.39 Cet état d’incertitude fragile, ouverte, qui rend disponible à l’inconnu.40

Apparemment, de temps en temps, les adultes prennent le temps de s’assoir et de contempler le désastre qu’est leur vie.41 L’imperfection est plus facile à supporter à petites doses.42 Ne jamais faire violence à sa propre âme, ne jamais chercher ni consolation ni tourment, contempler la chose, quelle qu’elle soi, qui suscite une émotion, jusqu’à ce que l’on parvienne au point secret où douleur et joie, à force d’êtres pures, sont une seule et même chose, c’est la vertu même de la poésie.43 Vivre en poète et trouver le sens imprévu ou perdre bientôt notre humanité : 44 "Je ne pourrai pas continuer indéfiniment." 45

Parce qu’il faudra bien les construire, ces ponts et porter entre les mondes ; parce que renoncer ne fera jamais partie de mon lexique intérieur.46 Je vous prie d'être patient à l'égard de tout ce qui dans votre cœur est encore irrésolu, et de tenter d'aimer les questions elles-mêmes, comme des pièces closes et comme des livres écrits dans une langue fort étrangères. Ne cherchez pas pour l'instant des réponses, qui ne sauraient vous être données ; car vous ne seriez pas en mesure de les vivre. Or, il s'agit précisément de tout vivre.47 J’apprends à vouloir tout et à n’attendre rien, guidé par la seule constance d’être humain et la conscience de ne l’être jamais assez.48

Vivez maintenant les questions. Peut-être en viendrez-vous à vivre peu à peu, sans vous en rendre compte, un jour lointain, l'entrée dans la réponse.49


Je danse, je danse dans les flots de mes ailes soudaines.50






Texte N!i - Coagulation : Emmanuel SIMIER 24 avril 2022


1 Philippe Katerine, Doublez votre mémoire, Points, p.53

2 Delphine Gardey, avant-propos, in Manifeste cyborg et autres essais, Donna Haraway, Exils, p.10

3 Roland Barthes, fragments d’un discours amoureux, Points, p.170

4 Wislawa Szymborska, De la mort sans exagérer, Poésie Gallimard, discours, p.13

5 Cécile Coulon, en l’absence du capitaine, Le castor Astral, p.76-77

6 Philippe Garrel (réalisateur), La naissance de l’amour, 1993 (phrase attribuée à Lénine)

7 Baptiste Morizot, Manières d’être vivant, Actes Sud, p.24

8 Paul Valéry, Quelques pensées de Monsieur Teste

9 Léon Chestov, La Philosophie de la tragédie, préface.

10 Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra

11 Craig Clevenger, Le contorsionniste, Le nouvel Attila, p. 109

12 Anne Lorho, Froissements, la rumeur libre, p.65

13 Benjamin Mayet, Le dehors de toutes chose, avant-propos, La Volte, p.10

14 Anne Lorho, Froissements, la rumeur libre, p.7

15 Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, §72

16 Évangile de Jésus Christ selon saint-Matthieu, chapitre 7

17 Donna Haraway, Manifeste cyborg et autres essais, Exils, p.30

18 Colette Magny (paroles), Frappe ton cœur, interprétation Colette Magny

19 Muriel Barbery, L’élégance du hérisson, folio, p.20

20 Milan Kundera, L’insoutenable légèreté de l’être, folio, p.82

21 Anne Lorho, Froissements, la rumeur libre, p.7

22 Christian Bobin, L’homme-joie (L’irrésistible)

23 Milan Kundera, L’insoutenable légèreté de l’être, folio, p.83

24 Muriel Barbery, L’élégance du hérisson, folio, p.20

25 Sophie Martin, Classés sans suite, Flammarion, p.7

26 Anne Lorho, Froissements, la rumeur libre, p.9

27 Léo Férré (paroles), Avec le temps, interprétation Léo Férré

28 Friedrich Nietzsche, Par-delà le bien et le mal

29 Colette Magny (paroles), Frappe ton cœur, interprétation Colette Magny

30 Louis Aragon (paroles), Il n’y a pas d’amour heureux, interprétation Georges Brassens

31 Jacques Brel (paroles), Vivre debout, interprétation Jacques Brel

32 Muriel Barbery, L’élégance du hérisson, folio, p.20

33 Michel Berger (paroles), Résiste, interprétation France Gall

34 Barbara (paroles), Perlimpinpin, interprétation Barbara

35 Friedrich Nietzsche, Par-delà le bien et le mal

36 Sören Kierkegaard, Ou bien… ou bien…, tel Gallimard, p.289

37 Roland Barthes, fragments d’un discours amoureux, Points, p.299-300

38 Léon Chestov, La Philosophie de la tragédie, préface.

39 Edward Abbey, Le gang de la clef à molette.

40 Alain Damasio, Les furtifs

41 Muriel Barbery, L’élégance du hérisson, folio, p.19

42 Wislawa Szymborska, De la mort sans exagérer, Poésie Gallimard, discours, p.13

43 Simone Weil, En quoi consiste l’inspiration occitanienne, 1943

44 Jean-Pierre Siméon, La poésie sauvera le monde.

45 Wajdi Mouawad, Le soleil ni la mort ne peuvent se regarder en face, Actes Sud, p.90

46 Nastassja Martin, Croire aux Fauves.

47 Rainer Maria Rilke, Lettres à un jeune poète

48 Raoul Vaneigem, Nous qui désirons sans fin

49 Rainer Maria Rilke, Lettres à un jeune poète

50 Wislawa Szymborska, De la mort sans exagérer, Poésie Gallimard, p.52




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